NEUF PETITES FILLES – Sandrine Roche

– Je prends le rouge à lèvres et une petite robe noire. Je vais dans la salle de bains. Je commence à me préparer.

– Courte ?

– Quoi ?

– La robe. Courte ?

– Un peu, pas trop. Juste au-dessous des genoux.

– Tu fais comme tu veux, c’est ton histoire après tout.

– Bon, d’accord, au-dessus des genoux, mais en matière extensible. Je peux la baisser quand je ne me sens pas bien.

– Y a de la musique ?

– Un morceau de jazz. C’est ce qu’on met quand on porte une petite robe noire avec du rouge à lèvres avant d’aller à un rendez-vous.

– J’aime pas trop.

– Ma robe ?

– Non, le jazz…

– T’es toute seule ? T’attends qui ? Tu vas où ?

– Eh ! Tu la laisses raconter !

– Oui, tu me laisses raconter !

– C’est long, je m’ennuie.

– T’as déjà été violée trois fois avec la robe que tu portes !

– Quoi ?

– C’est parce qu’elle est trop courte !

– Ça, c’est sûr.

– Elle est trop courte ?

– Elle est trop courte !

– Tu vois, je te l’avais dit !

– Moi, je la trouve très bien. Si on se fait violer avec une robe comme ça, c’est qu’il y a autre chose.

– Autre chose ?

– C’est que tu l’as cherché.

– Oui, c’est ça, c’est qu’elle l’a cherché.

– Je l’ai cherché ?

– Ben oui, t’as dû faire ton allumeuse encore une fois.

– Encore une fois.

– Encore une fois ?

– Oui.

– Oh mon Dieu ! c’est horrible !

– Quoi ?

– Ta robe est toute déchirée…

– C’est horrible !

– Oh ! C’est horrible !

– En lambeaux, une belle robe comme ça.

– Quel gâchis !

– T’as des bleus de partout !

– Le maquillage qui dégouline…

– C’est pas beau à voir…

– Oh mon Dieu ! c’est horrible!

– Tu es toute seule dans la rue, tu pleures maintenant.

– Tu essaies de te relever mais tu glisses..

– Il pleut…

– Tu cries au secours !

– Le salaud qui t’a fait ça !

– Ah ! Le salaud !

– Tu le connais ? Tu l’as vu ?

– Oh mon Dieu ! C’est horrible !

– Il faut appeler des secours !

– Oh mon Dieu ! C’est horrible !

– Et ton rendez-vous qui t’attend et qui ne sait rien…

– Quelle sale histoire !

– Quelle sale histoire !

– Elle pleure. Elle pleure.

– Qu’est-ce qu’elle a ?

– Mais j’ai pas de…

– Quoi ?

– Qu’est-ce qu’elle dit ?

– Elle dit qu’elle a pas de…

– Attends, arrête de pleurer.

– J’comprends rien.

– J’ai… pas… de… rendez-vous….

– Qu’est-ce que tu racontes ? Qu’est-ce qu’elle raconte ?

– Tu t’es préparée pour un rendez-vous, tu te rappelles ?

– Arrête de pleurer, on comprend rien à ce que tu dis.

– Laissez-la, elle est trop choquée.

– Qu’est-ce qu’elle dit ?

– Je comprends rien, elle pleure trop.

– Oh mon Dieu ! La pauvre, elle craque.

– J’AI PAS DE RENDEZ-VOUS JE VOUS DIS !

– Crie pas, ça va, on comprend que tu as passé un sale moment mais on n’y est pour rien nous !

– Arrête de pleurer. Explique.

– Qu’est-ce que tu faisais toute seule la nuit dans cette petite robe ?

– J’espérais rencontrer quelqu’un…

– Oh ! La pauvre.

– Oh mon Dieu !

– Ah ben là ! Quand même, tu l’as cherché.

– Oui, elle l’a cherché, là, quand même.

– Elle l’a bien cherché, même.

– Toute seule la nuit, et habillée comme ça..